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LOUIS RIEL

« LOUIS RIEL, ÉCRIVAIN », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ENCYCLOPÉDIE DU CANADA (2000)

 
LOUIS RIEL, ÉCRIVAIN1


PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ENCYCLOPÉDIE DU CANADA (2000)

À l'image de sa vie, l'œuvre de Louis Riel souffre d'un ostracisme criant qui le relègue injustement au rang des « grands exilés de la littérature du Nouveau-Monde », pour reprendre l'expression de l'écrivain Jean Morisset, l'un de ses plus ardents défenseurs (Louis Riel, écrivain des Amériques, revue Nuit Blanche, printemps 1985). En effet, si les trois répertoires littéraires parus entre 1984 et 1996 dans l'Ouest lui rendent honorablement justice, il n'en est pas de même dans l'Est où, excepté le Dictionnaire des Auteurs de langue française en Amérique du Nord (1989) de Réginald Hamel, aucune anthologie ne le mentionne, la critique ignore – ou feint d'ignorer – ses écrits, un important dictionnaire salit ses poèmes, une certaine presse, aveugle et dénuée de toute sensibilité, roule son émouvant Journal  dans la boue.

Pourtant, tout au long de sa courte vie, cet homme politique, qui fait désormais figure de « grand libérateur de son peuple » (Robin Philpot : Hommage aux Patriotes, Bulletin de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, novembre 1999) et mériterait de devenir l'un des symboles de la francophonie internationale ; cet homme de Lettres, que l'on considère aujourd'hui comme le plus important auteur manitobain du XIXe siècle et le « premier poète québécois de portée internationale » (Jean Morisset), s'est essayé à tous les genres, nous léguant une œuvre considérable, inégale et en grande partie inachevée, certes, mais dont plus d'un extrait mériterait d'être cité en exemple dans les écoles et étudié à l'Université (Les Écrits complets de Louis Riel, 5 vol., Presses de l'Université de l'Alberta, 1985; dir. George Stanley).

C'est précisément lors de ses années de collège (1864-1865) que cet être hypersensible découvre sa vocation de poète. Influencés par les grands classiques français, ses odes, fables, épîtres, etc, révèlent non seulement un versificateur doué d'une remarquable  « dextérité dans l'art de rythmer et dans la variété des formes métriques » (G.H. Needler : Louis Riel, The Rebellion of 1885, 1957), mais un caractère épris de justice, soucieux, à travers les thèmes et les personnages qu'il met en scène, de faire triompher le bien, le droit et la morale. Un de ses camarades de classe en publiera quelques unes dans le journal L'Opinion publique (1870) et un siècle plus tard, ses historiens-biographes Gilles Martel, Thomas Flanagan et Glen Campbell les réuniront sous le titre Poésies de Jeunesse (1977).

Inspirée de Lamartine, son poète préféré, sa seconde manière – à laquelle il imprimera un souffle plus puissant à l'âge adulte – nous plonge dans l'intimité d'une âme de héros tourmenté, inadapté, dont la plume s'abreuve, selon ses propres termes, aux « larmes sombres et noires » du Romantisme : la fuite du temps, la fatalité du destin, l'amour enfui, l'exil, le joug écrasant de l'ennemi, le mal de vivre, la nostalgie du pays natal, la solitude, la mort, etc.

Dès son entrée officielle en politique (1869), Riel utilise le vers pour défendre les intérêts de son peuple et exhaler le trop-plein de son amertume, de ses désillusions et de sa colère. Dans la grande tradition de la poésie orale métisse, inaugurée en 1816 par Pierre Falcon (1793-1876), il célèbre les exploits de ses frères contre les forces britanniques. Sa chanson, La Métisse (1870 ), deviendra un hymne national.

Au fur et à mesure que les événements s'enveniment, le ton de Riel se fait narquois, moqueur, puis véhément, virulent. Ses écrits d'asile – il fut interné de 1876 à 1878 pour dépression nerveuse et pour échapper à la vindicte des fanatiques orangistes – libèrent, sous forme de lettres, de diatribes, de discours, de vers entrecoupés de prose, ou inversement, de forts sentiments patriotiques et nationalistes : Poésies religieuses et politiques, 1886 (rééditées en 1979). Ses sarcasmes visent en priorité son ennemi mortel, le ministre John A. Macdonald, ainsi que tous les représentants de cette Angleterre arrogante, oppressive, traître à ses promesses de terres pour les Métis et d'amnistie pour lui-même. En dépit de leur caractère parfois hâtif et agité, reflet d'une âme blessée, on ne décèle, dans ces textes, aucune trace d'incohérence ou de folie.

Dans la même veine, son essai, Amnistie. Mémoire sur les causes des troubles du Nord-Ouest (1874), dénonce, sur le ton de la polémique, les exactions des dirigeants canadiens et le dépouillement dont son peuple à été victime. Le leader récidive dans un plaidoyer, Les Métis du Nord-Ouest (1885), qui réaffirme les droits des Autochtones et fustige d'une plume mordante l'attitude tyrannique et hypocrite du gouvernement.

À partir de 1875, année de la crise mystique au cours de laquelle lui est révélée sa mission de « prophète du Nouveau Monde », ses écrits atteignent une ferveur religieuse rarement égalée, qui éclate en hymnes, prières, litanies, prophéties, méditations, apologies des membres du clergé, etc. Elle s'épanche jusque dans le Journal de Batoche (1885), sorte de testament ou de rosaire poétique, foisonnant d'images, de symboles, de visions, d'allusions bibliques, de rêves... qui, pareil à un chapelet, dévide toute la gamme des sentiments de l'homme qui dialoguait avec les anges. Mais jamais Riel n'apparaît aussi bouleversant d'humanité que dans le Journal de Regina (1885), écrit en prison, où l'on voit un homme-enfant désespéré lutter jour après jour contre la peur de la mort et implorer le Ciel à son secours. L'écrivain manitobain Rossel Vien (1929-1992) le fera connaître au public en 1962 : Journal de Prison, extrait.

Le 16 novembre 1885, la corde brisait net l'écriture du roman auquel Riel tenait tant, Massinahican (1880-1881) – mot d'origine crie signifiant « Le Livre » –,  sorte de Bible métissée de culture judéo-chrétienne et de mythologie indienne qu'il destinait aux Autochtones. Écrite « sous inspiration divine », elle réunissait la somme de ses croyances, de ses pensées religieuses, politiques, philosophiques, et proposait une nouvelle cosmogonie qui n'eût pas manqué de lui attirer les foudres de l'Église. Malheureusement, seuls quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous : le 16 novembre 1885, un vulgaire morceau de chanvre privait son pays et l'humanité tout entière d'un être dont le seul crime – parce qu'il se sentait mal au monde – avait été de rêver d'en faire un Paradis pour ses chers Métis et de changer le nom des montagnes, des océans, du soleil, de la lune et des étoiles – sans doute son unique vraie patrie.

NOTE

1. Article paru dans L'Encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000 (dir. Jean-Louis Morgan) ; repris en version bilingue dans Internet par Historica – L’Encyclopédie canadienne, Ottawa, 2004, 2 p., http://www.encyclopedie-canadienne.ca ou thecanadianencyclopedia.com ; dans Le Moustique !… Pacifique, Victoria, Colombie-Britannique, vol. 6, 11e édition, novembre 2003, p. 8-9 ; Internet : http://www.lemoustique.bc.ca ; dans L’Action nationale, Montréal, novembre 2003, édition électronique : http://www.action-nationale.qc.ca ; dans Louis Riel, 20 septembre 2011, http://www.louisriel.org/ArticleView.php?article_id=7 ; cité dans Réginald Hamel : Dictionnaire des poètes d’ici de 1606 à nos jours, Montréal, Éditions Guérin, 2001, p. 905 (réédition en 2003).



                                                              LOUIS RIEL, AUTHOR

                                                                   BY ISMÈNE TOUSSAINT

Reflecting his life as a political leader, Louis Riel's work has been relegated to the "great exiles of New World literature," according to one of his most ardent supporters, Québec writer Jean Morisset, who has written extensively on Riel as an American writer ("Louis Riel, écrivain des Amériques,"Nuit Blanche, spring 1985) and the "first 'Quebecois' poet of international stature." Throughout his short life, Riel experimented with many genres, compiling a considerable oeuvre.

As a student (1864-65) Riel was drawn to poetry. He was influenced by the great French classics, and his works reveal a passionate nature. His biographers Gilles Martel, Glen Campbell and Thomas Flanagan collected his poetry under the title Poésies de Jeunesse (1977).

With his official entry into politics (1869), Riel used verse to defend the interests of his people and give expression to his bitterness, disillusionment and anger. With the growing hostility of the political climate, Riel's tone became sardonic, mocking, increasingly vehement and virulent. His remarks were aimed primarily at his mortal enemy Prime Minister John A. Macdonald, as well as all the representatives of imperial Britain. Riel advanced his concerns in his essay L'Amnestie. Mémoire sur les causes des troubles du Nord-Ouest (1874), in which he denounced the Canadian authorities' abuse of power and the destitution of which his people were victim. Les Métis du Nord-Ouest (1885) reaffirmed native rights, and condemned the government's oppression.

After 1875 his writings attained a religious fervour, breaking out into hymns, prayers, litanies, prophesies, meditations and apologies from members of the clergy. This zeal overflowed in the Journal de Batoche (1885), a kind of testament, teeming with images, symbols, visions, biblical allusions and dreams. But Riel never appeared so shattered by humanity as in the Journal de Régina (1885), written in prison, revealing his daily struggle with his fear of death and imploring heaven to his aid. The Manitoba writer Rossel Vien (1929-92) brought it to public attention in 1962 (Journal de Prison).

On 16 November 1885 Riel's execution left his novel unfinished. Massinahican (1880-81), a word of Cree origin meaning "the book," was something of a mixture of "Métis bible" and native mythology. Claiming "divine inspiration," Riel brought together his beliefs and his religious, political and philosophical thoughts, and proposed a new cosmology that provoked the wrath of the church. Only a few fragments remain.

The Canadian Encyclopedia, http://www.canadianencyclopedia.com

SUGGESTED READINGS

P. Charlebois, The Life of Louis Riel (1975); W.M. Davidson, Louis Riel (1955); T.E. Flanagan, Louis "David" Riel: Prophet of the New World (1979) and Riel and the Rebellion, 1885 Reconsidered (1983); George F.G. Stanley et al, eds, Les Éditions complètes de Louis Riel/The Collected Works of Louis Riel (5 vols, 1985); J.K. Howard, Strange Empire (1952); George F.G. Stanley, Louis Riel (1963); Thomas Flanagan, ed, The Diaries of Louis Riel (1976); Jean Morisset (transl), Louis Riel : poèmes amériquains (1997); Gilles Martel, et al, Louis Riel, poésies de jeunesse (1977); Glen Campbell, ed, The Selected Poetry of Louis Riel (1993); Saskatchewan Archives Board, Riel's 1885 Diary (1985).

 

 

© Ismène Toussaint, L'Encyclopédie du Canada 2000


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